TEXTE: Faouzi Laatiris Entretien avec Guy Limone/exposition impressions 2003

Faouzi Laatiris
Entretien avec Guy Limone



G.L.(Guy. Limone) Il y’a bientôt 20 ans, tu étudiais aux beaux-arts de Bourges. Quel était ton état d’esprit lorsque tu as commencé cette résidence de quatre mois à Limoges ?
F.L. (Faouzi Laatiris) Lorsque j’ai su que je serai résident à Limoges, j’ai immédiatement repensé à mes huit années passées à Bourges. A l’époque, j’avais tellement entendu parlé de Limoges et de sa porcelaine, par madame Jacqueline Lerat, enseignante, céramiste et sculptrice, que j’envisageai de reprendre une pratique de terre.
Parallèlement, et avant ma venue, j’ai envoyé les dessins d’un projet qui s’intitule Arabicacaphonie, une installation fait de vingt postes de television câblées dirigées vers les pays qui forment la ligue des pays arabes.
Après avoir visité l’atelier terre de l’ENAD, j’ai décidé de réaliser une installation qui utilise en partie l’argile.

G.L. Il me semble que durant tes études, tu as surtout travaillé avec le béton. Quel genre de projet pensais-tu réaliser en argile à Limoges?
F.L. Je projetai de réaliser un cercle de quatre mètres de diamètre tout autour du pilier qui se trouve au centre du lieu d’exposition. Un cercle fait d’argile très humide de manière à ce que, la terre une fois sèche, j’obtienne des craquelures. Une sorte de puzzle dont les éléments, après cuisson, seraient réinstallés pour reformer la sculpture disloquée.
La deuxième guerre du Golf s’annonçait...

G.L. Et une fois la guerre terminée ?
F.L. J’ai réalisé " Quand on a que l’amour". Mais c’était pour une exposition en Belgique.
Comme je puise mon travail dans le présent-quotidien, mon projet n’a pas cessé d’évoluer. En fait, le jour de mon arrivée à Limoges, j’ai commencé, comme d’habitude, un carnet de bord que j’ai nommé L’odyssée limousine. Je voulais effectuer un voyage au sein de l’ENAD, et mes projets en dessin utilisaient aussi bien l’argile que la sérigraphie sur textile, la vidéo et la photographie…


G.L. La guerre en Irak, puis le 16 mai 2003 et les attentats à Casablanca. Tu es passé du projet initial avec la terre, au travail avec les images que tu présentes dans l’exposition Impressions.
Décris-moi le processus…
F.L. C’est ce qu’on appelle "être pris entre deux feux".
Celui de la guerre en Irak qui se veut une guerre contre la tyrannie, alors qu’on a assisté aux pillages et saccages organisés des musées de Bagdad, mémoire et berceau de la culture arabe et humaine.
Et celui des attentats de Casablanca qui ont fait 44 morts et des centaines de blessés.
Ma réaction contre la guerre télévisée est Quand on a que l’amour (mai 2003,Belgique), une installation faite de jouets de guerre et d’habits aux couleurs martiales…
Un proverbe marocain dit «Quand il y a beaucoup de problèmes, il vaut mieux en rire». Guerre à la télévision, guerre de télé- enchères, guerre- propre, guerre hollywoodienne…Malgré les millions de personnes qui ont dit "non" aux quatre coins du monde…
Les magasins de jouets à Paris continuent de vendre de nombreux articles qui font l’apologie de la guerre. La mode également, n’a pas manqué son coup: du string aux body en passant par le pantalon, le tee-short etc.…Dans toutes les marques, des plus chères à Tati, les couleurs militaires, avec ou sans paillettes, font un tabac.
J’ai introduis tout cela ainsi que des figurines d’animaux, certains préhistoriques, des cowboys et des indiens et même des photocopies de photos d’identité et d’images populaires marocaines (ces images qui vont devenir le sujet principal de l’ installation Impressions).
J’ai joué à la guerre puisque cette dernière est devenue un jeu télévisuel.
Je me rappellerai toujours le reportage où l’on voit un jeune GI, écoutant de la musique sur son baladeur, et ses copains au fond de leur char jouant aux cartes!
Au delà de l’anecdote, dans cette pièce qui fait 200cm x 800cm x 190cm, un rideau scintillant fait écran, au sens propre, aux figurines et objets guerriers collés directement au mur, ainsi le spectateur est invité à traverser physiquement l’ écran pour les découvrir. Cette pièce est constituée de plusieurs plans : du rideau aux jouets jusqu’aux images planes. Cette planéité va s’affirmer avec l’installation Casablanca, 16 mai 2003 ( juin2003, Nano galerie, Paris).Une fois encore, je réalise un travail qui "joue avec le feu" de l’actualité…
Il s’agit d’une image populaire qui a été photocopiée positif-négatif et agrandie 800 fois, celle de BORAK .« Le plus connu des animaux fantastiques est le « Borak », la monture ailé du prophète, dont le nom signifie "resplendissant". On le représente souvent avec un visage de femme, des oreilles d’âne, un corps de cheval et une queue de paon. Il reviendra du ciel pour ramener sur terre le prophète Mohammed, le jour de jugement dernier», André Goldenberg, Bestiaire de la culture populaire musulmane et juive au Maroc, Edisud, 2000.
La Nano galerie était constituée d’une vitrine donnant sur la rue Louise Weiss. Les photocopies adhéraient au mur tandis que le sol était jonché de roses naturelles et en plastique. La rose étant symbole de la sueur de Borak. Planéité de l’image et celle du mur, confrontation de face avec le public de la rue. Après avoir longtemps regardé les sols, d’où mes installations au sol, je re-lève les yeux…L’image devient ici l’élément principal après n’avoir joué qu’un rôle secondaire.
Pourquoi l’image? Pour tout ce qu’elle véhicule par rapport à la culture islamique: interdite / tolérée. Outil favori de propagande, même auprès des plus fervents iconoclastes…

Donc, entre ces deux feux, Impressions, l’ installation pour Limoges, est née. Je considère cette installation comme une nouvelle étape dans mon travail. Tout y est planéité, tout est image. Plus d’objets et retour en force de la couleur à la limite de l’agression visuelle.
Des images pour dénoncer toute l’hypocrisie et l’ignorance qui tourne autour de l’image prohibée et /ou tolérée. Des images populaires, tombées dans l’oubli, choisies pour ce qu’elles véhiculent.
Des images de photos d’identité (de personnes que je n’ai pas connues), trouvées il y a plus de 20 ans, dans la poubelle d’un studio qui jetait son stock de photos en noir et blanc parce qu’il venait d’installer un laboratoire couleur! Il reste néanmoins, un élément au sol. Il s’agit du motif architectural arabo- andalous " Le seau de Salomon ", découpé dans la matière dorée d’une couverture de survie.
L’installation Impressions que je propose au public Limousin est le fruit des quatre mois passés à Limoges, Paris et en Belgique. Cela fait 20 ans que je travaille le volume, cela fait plus de 20 ans que je dessine…En ce moment et pour cette exposition, le volume fait place à la planéité, quelle soit au mur ou au sol. L’ installation épouse le volume du lieu en évitant l’accrochage qui rappelle le tableau de chevalet. Pour cela j’ai volontairement investi les différents coins et recoins que compte les deux salles de ce lieu atypique.

G.L. Le mur revient sans cesse dans ton œuvre. Mur de briques, mur de verres à thé, rideau de bougies et maintenant mur d’images. Avec, à chaque fois, un jeu entre transparence et opacité. Qu’en est-il de la transparence-opacité des images ?

F.L. Tout d’abord je dois préciser que tous les élèments-objets, que j’emploie ou que j’ai employés, sont choisis, certes, pour leurs matières, leurs formes mais aussi pour la mémoire collective qu’ils réactivent. Oui, la réflexion, le " sens ", a une grande importance dans mon travail, mais pas plus que la recherche d’une qualité " poétique " liée à l’agencement des éléments-objets.
Pour ce qui est de la transparence-opacité des images choisies pour cette exposition, je considère qu’elles sont contenues en elles-mêmes. Par exemple, chaque image semble autonome comme des images d’Épinal ou des cartes postales, mais en fait, il s’agit de poster cartonné sur lequel sont imprimées treize images différentes, dont les quatre choisies. Dans mon enfance, on le voyait souvent accroché sur le mur des barbiers, pas loin du portrait du roi.
On l’achetait facilement chez l’herboriste. Aujourd’hui il est remplacer par des tableaux de calligraphies liées au Coran et autres citations du prophète. Toutes les images sont légendées, il s’agit donc d’illustrations qui pourraient rappeler les images pieuses des Catholiques (les peaux sont roses…), mais aussi les miniatures persanes ( en très rudimentaires) ou encore Andy Warhol dont elles sont contemporaines! D’ailleurs, nous n’en connaissons ni l’origine exacte, ni l’auteur…
Martil, Maroc, août 2003.

GUY LIMONE est artiste. Né en 1959, étudie les beaux-arts à Lyon, Aix-en-Provence et Paris. Vit et travaille à Marseille. Depuis 1992, expositions régulières à la Galerie Emmanuel Perrotin, Paris, également au Maroc, au Japon et, en 1999, aux centers d’art contemporain de Castres et de Saint-Priest (avec Faouzi Laatiris).

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