UN MAROCAIN À DOUALA
A Douala, capitale économique et principale porte d'entrée du Cameroun, blottie au fond d'un estuaire de mangrove, en cette dernière quinzaine de Novembre 2006, la saison des pluies joue les prolongations, et elle produit encore quelques formidables averses capables de mitiger les brûlantes journées d'une saison sèche qui s'annonce caniculaire. A cette latitude, ce télescopage météorologique, franchement inhabituel, ne laisse plus de place au scepticisme borné: quelque chose ne tourne vraiment pas rond dans le climat, et la planète est peut-être patraque...
Entre mangrove et macadam, Douala est plus qu'une plateforme industrielle et un hub bruissant d'activités marchandes, ce n'est pas seulement un port et un aéroport dans le golfe de Guinée,: c'est la ville natale de Samuel Eto'o, la mascotte nationale et flèche magique du Barça. Celui par qui le Cameroun populaire tout entier ou presque jure désormais. Quand Eto'o joue, quand il se produit avec le Ronaldinho et les autres du club catalan, la trépidation urbaine change de rythme et le pays passe au ralenti: il y a spectacle. Douala se gargarise: le Pichichi est un enfant de New Bell, le grand quartier populaire. Un gars du "ghetto" qui brille désormais de mille feux. Qui dit mieux? Depuis qu'il est blessé et donc indisponible, les aficionados du cru sont en manque.
Au large de cette adulation populaire et pathétique pour un joueur de football dont les faramineux revenus font rêver dans les eaux locales de la démunition chronique, la scène de la création artistique contemporaine vit sa petite vie confidentielle à Douala, animée par quelques passionnés et entêtés, à l'instar de Didier et Marilyn Schaub. Habités par une rare énergie, secondés par l'excellent et dévoué Paulin Tchuembou, ce couple anime contre vents et marées, non sans une certaine réussite, un haut lieu de cette scène: l'Espace Doual'art. Et à ce titre, au gré d'un riche réseau de connivences globales, ils accueillent régulièrement des artistes d'ailleurs. Le dernier en date s'appelle Faouzi Laatiris.
Un joyeux luron en plastique
Faouzi a débarqué en plein dans les Journées Citoyennes de la Propreté à Douala, le samedi 11 novembre. Mémorable jour d'armistice sur la place du Gouvernement et autour du Soldat Inconnu, à deux pas de l'Espace Doual'art. Il y a évidemment loin de Tétouan à Douala. Et pas du fait de la géographie uniquement. Comment sera ce Marocain annoncé? Quand enfin sa haute silhouette s'extirpe du minuscule Rocstar des Schaub, sous la chemise blanche ouverte et déboutonnée, un tricot noir donne d'entrée de jeu le ton: MALBARRẾ. Un détournement du logo de la célèbre marque de cigarette au cow-boy. Le signal est clair: joyeux luron en vue. Bienvenue dans la nef des fous: plus on est, mieux ça vaut. Le contact est chaleureux, simple, franc. Ce que la suite des jours confirmera.
Première surprise aussi désarçonnante que décapante: les dimensions de l'Espace Doual'art. Cathédralesques. Le projet que Faouzi se propose de réaliser pendant son court séjour n'est pas du tout configuré à la taille du lieu: Il va devoir changer d'échelle et se dilater pour ne pas être noyé irrémédiablement dans ce vaste cube blanc doté de fluides superstructures métalliques supportant les dispositif d'éclairage ordinaire et artistique. Cette contrainte physique qui l'arrache à la routine est plutôt stimulante pour l'artiste. C'est un défi à relever et auquel il s'attelle en campant jour et nuit in situ.
La proposition artistique de Faouzi prolonge une méditation sur la planité. Récurrente en milieu urbain, une forme en l'occurrence l'intéresse: celle de la benne à ordures, et "Arts Plastiques" la décline en utilisant une matière qui prolifère au Maroc comme au Cameroun. Le plastique. Il est partout et dans tout, non biodégradable. Une crue polymère. L'impourrisable qui fait la vie dure à la biosphère. Au pays du Pichichi, c'est à peine si on prend conscience déjà de cette calamité environnementale qu'est l'invasion du plastique.
Une riche rencontre
Le grand dadais marocain a pris goût aux rues de la joie, en compagnie souvent de quelques membres de la Brigade d'Intervention Poétique. C'est que Douala rime avec poisson. Entre Bali, Akwa, Deido ou New Bell, il y a de quoi se régaler et se pourlécher: sole, bar, capitaine, brochet, daurade, bossu ou carpe. Que dire des frites de plantain mûr? Inattendues à son palais et succulentes. Sur fond de bière fraîche: blonde et brune. Au choix. Il y a sur le marché de la soif plus d'une dizaine de désignations locales qui font sans arrêt de l'œil aux consommateurs et le bonheur de l'industrie brassicole: c'est la première en chiffres d'affaires au Cameroun. Un poète de cette scène parle carrément de "mise en bière", ce qui n'est certes pas peu dire…
Du tonitruant *Club des fous" situé dans le quartier où a poussé Eto'o, au temple du bikutsi sur les bords du Wouri, en passant par un night-club chic avec une commerciale et blonde Scandinave au bar, Faouzi aura pris le pouls de Douala. Son séjour a coïncidé avec la représentation donnée à Douala, sous l'égide du CCF, par le Collectif 12 de Mantes-la-Jolie, de Allah n'est pas obligé, une adaptation du livre de Ahmadou Kourouma sur la guerre au Libéria et les enfants-soldats; l'occasion de partager avec ses hôtes, aussi bien leur indignation que leur enchantement devant le travail de Catherine Boscovitz et sa bande
L'occasion aussi de s'interroger sur la "distance" qui sépare le Maghreb de l'Afrique subsaharienne: le désert qui s'étale entre les deux parties n'est certainement pas la seule explication. Il y a certes de plus en plus d'étudiants noirs au royaume chérifien. Mais quid d'un axe artistique entre les scènes de l'art contemporain marocaine et camerounaise? Accord parfait entre Faouzi et ses nouveaux amis. Il faut tout mettre en oeuvre pour résoudre cette faille géopolitique entre le Maghreb et l'Afrique subsaharienne. Et se faire entendre. Ils sont d'accord pour élaborer sur ce continent des origines une conspiration poétique en faveur d'un autre ordre du monde. Contre le cynisme, contre la cruauté et l'accaparement. Contre la laideur du Profit
Une belle fête
Plus que quelques heures avant le vernissage. Le dispositif est en place. Une grande pièce rouge sur le mur du fond fait face à l'entrée et les trois autres: blanche, noire et jaune, pavoisent un long mur latéral. Les répliques miniatures sont disposées en parallèle dans un coin diagonalement opposé au bar, tendues sur des fils de nylon invisibles comme du linge en train de sécher au soleil: le brave Paulin Tchuembou a d'ailleurs dû s'y reprendre à deux fois pour les faire tenir. Sur le sol, à la verticale de la verrière dans le toit, une grande pièce évoque via un ludo tronqué, à l'effigie de Samuel Eto'o et de trois autres footballeurs professionnels évoluant en championnats européens, le rêve courant de nombreux jeunes d'Afrique qui prennent parfois la route du désert pour aller tenter leur chance. Dans un coin, sur un grand écran fait maison, un sobre diaporama intitulé Brasero blues raconte en photos un processus de recyclage qui transforme des pneus en braseros, sur un texte poétique. Faouzi est satisfait et fourbu.
Le gratin de la scène artistique de Douala a répondu présent à l'invitation de la princesse Marilyn Douala Bell: le contraire eut été surprenant. Koko Komégné qui expose sous peu à Paris pour la première fois et vient d'être fêté pour quarante ans de peinture; Hervé Yamguen qui revient d'une création théâtrale au Burkina en qualité de scénographe; Salifou Lindou qui prépare avec ses pairs du collectif Kapsiki une exposition à la galerie MAM, l'autre lieu de l'art contemporain à Douala; Joël Mpah Dooh qui exposait hier encore en Afrique du Sud. Pour ne citer que ceux-là. Plus les habitués de ces rendez-vous, et quelques nouveaux venus dans le club des aficionados, ceux et celles qui débarquent.
Faouzi dit que c'est sa plus belle exposition. Son émotion est palpable. Enfantine. Cette chaude liesse autour de son travail le submerge visiblement. Il a apprécié les contributions de Jules Wokam et d'Alioum Moussa, deux designers du cru, au thème du recyclage: des cobayes volontaires arpentent la salle portant des fringues taillées dans des sacs-poubelles suisses par le second, voire cette robe fourre-tout faite de toile cirée et de XXXXX par le premier. L'enfant de Tétouan ne dit mot et regarde: c'est comme si cette apothéose artistique ne le concernait pas, très peu, ou plus. Il est venu, il a fait ce qu'il avait à faire, et on peut voir. Dans quelques heures, il aura regagné Tétouan, et son Maroc quotidien où le roi Mohammed VI liquide peu à peu le passif politique du roi Hassan II: un lien est né avec le Cameroun à Douala. Quelque chose de fort est arrivé et seul demain dira.
Lionel Manga
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