Texte: "le même parcours" par Faouzi Laatiris

Texte écris par Faouzi Laatiris à l’occasion du colloque « l’art et la littérature abordent-ils le monde ? »
Galerie ARTENA. Février 2004 Marseille.

Ce texte accompagne le travail plastique : « La benne à Ordure », gravure de 133x373 cm (acquisition du fonds communal de la ville de Marseille et 90 dessins, gouache sur papier.



« Le Même Parcours »



Martil 22/10/03 et le 23 octobre

« Le même parcours »

Tu te réveilles, tard vers 8 heures. Pendant les journées de travail, tu devances le réveil.
Chaque matin est une résurrection. Chaque réveil est un hymne à la vie.
Ce matin la ville - village baigne dans une lumière douce. Des ouvriers bouchent des trous et d¹ autres creusent à même le bitume - Chantier perpétuel - Signe de vie ou chaos ?
Arrivés au café, ta moitié et toi, vous vous faites servir. On parle de la condition de la femme. Elle se sent privilégiée, car elle arrive à suivre des cours, voyager et monter des expositions. Votre chance, comme elle a dit, c¹ est de ne pas être tombés dans le piège de faire des enfants. Ce n’est pas que vous n’aimiez pas donner la vie, mais parce que cela représente responsabilités et concessions. Pour le moment, vous avez opté pour enfanter de l¹ art.
A la terrasse du café il y a un couple. Sur la plage une chienne est suivie par deux chiots. Le soleil transforme une partie de la mer en miroir réfléchissant une lumière aveuglante mais fantastique.
Sur ton chemin de retour, tu passes voir la boite aux lettres. Il y a du courrier et un
« avis ». Tu fais les trois pas entre les boites aux lettres et le comptoir ou se trouve deux employés des P.T.T. L’un des deux, un mec, la tête dans un brouillard sombre, une barbe de quelques jours et l¹ ennui qu¹ il dégage, te rend triste à ton tour.
L¹ employée voilée qui s¹ occupe de toi évite ton regard. Elle se rappelle du casse pied revendicateur que tu es.
Elle fait le geste de tendre la main, tu lui passes « l¹ avis », elle ne trouve pas le courrier en question et elle fait appel à l¹ un de ses collègues qui règle le problème. Au fait j¹ avais retiré « l¹ avis » et le courrier dont il est question.
Tu remercies le monsieur en te rappelant sa tête. Une tête aussi triste et endormie que celle de son collègue.
C¹ est un nuage gris qu¹ ils ont comme auréole. Tu te rappelles sa tête car c¹ est lui qui s¹ est occupé de vous lorsque vous aviez - ta femme et toi - demandé une boite aux lettres. C¹ est lui qui vous a donné une clef afin d¹ en faire un double ! Pratique normale que ce soit à la poste de Martil ou dans celle de Tétouan, l¹ abonné doit installer la serrure de sa boite aux lettres.
Rien qu¹ en y repensant, cela te met hors de toi. Être obligé de payer pour ce qui est ton droit et cela dans toutes administrations gouvernementales ou entreprises privées. Tu te sens une vache à lait livrée à des sangsues. Et pour ne pas perdre le nord tu te rappelles l¹ entretien télévisuel de la soirée : Monsieur Al Jabri. A la question de la « rentrée » politique, il a répondu par une question : est-ce qu’il y a eu une « entée » politique au Maroc pour parler de « rentrée » ?
Mr Mohammad Aâbid Al Jabri, à la trempe des philosophes chercheurs qui remet les aiguilles à l’heure. Une pensée, un baume dont tu as besoin pour continuer (même si tu n’es pas d’accord sur tout). D’ailleurs et pour partager cette belle pensée, tu as accroché dans l¹ atelier
« volume et installation / projets et recherches » (et cela dés le début de cette
année universitaire), le passage d’un texte tiré de son livre positions. Il s’agit du texte sur « l’originalité et de la contemporanéité » dans les pays arabes.





Martil 24 octobre 24 10 03

« Le même parcours »

Chaque fois que tu revois
les lampadaires dégueuler leurs entrailles de fils électriques,
les câbles déterrés ou qui pendent des murs comme des plantes,
les tiges filetées qui ont servi à sceller lampadaires et autres plaques de signalisation joncher la chaussée telles des mines antipersonnel,
les trous causés par l¹érosion naturelle et humaine,
les fosses des égouts dont les plaques volées sont coulées,
les chantiers constructions qui déballent leurs matériaux de construction à même la chaussée et sur le bitume.
Les artisans soudeurs qui font de la rue une succursale de leurs ateliers,
les réparateurs de voitures qui font les vidanges à ciel ouvert,
les bricoleurs de " frigidaires " qui arrosent le quartier de leurs peintures,
les « chargeurs » de batterie de véhicules dont l¹acide perfore tout,
les menuisiers, les kiosques, etc...Font de même, ainsi que les boutiquiers et les cafés.
Chaque fois ton sentiment de « citoyen jeté à la marge », s¹ accentue.
Tu te dis que consciemment ou non, ta personne finira par être le reflet de ce paysage de guerre et de ce désordre ordonné.
Paysage poubelle car les responsables de la propreté de la ville - village, ne se sont jamais posé la question : pourquoi le marocain n’excelle pas dans le lancé des ordures dans le panier - poubelle ni même dans les bennes à ordures ?
Le fait est que le citoyen de par sa culture et un côté superstitieux, considère tout lieu sale comme un espace réservé aux jnouns et autres esprits maléfiques.
Tu te rappelles l¹ histoire rapportée par un ami de l¹ Arabie Saoudite : il paraît que les pèlerins et habitants du pays, ne s¹ aventurent pas la nuit de peur de jnouns et autre Satan. Pourtant les villes sont propres et le marbre blanc couvre toutes les façades.
A chaque peuple ses jnouns. Quelle que soit la cause de la création de ces derniers !



Samedi 25 0ctobre 03

« le même parcours »


Ce matin une lumière d¹ automne (d¹ arrière-saison) enveloppe la ville-village. Sur la plage la chienne et ses deux chiots font leurs exercices. L¹ énorme sac de poubelle éventré offre aux chiots le moyen d¹ aiguiser leurs canines et de s¹ entraîner à cacher la nourriture dans le sable. Une abeille dans le verre de café de ta moitié, flotte. Tu la récupères à l¹ aide d¹ une cuillère, tu lui tends le doigt qu¹ elle arpente. Tu lui caresses le dos avant qu¹ elle ne reprenne son vol.
Tu es fier de ton geste : tu viens de sauver la vie d¹ une abeille.
Comme voisin de café, il y a une famille dont la majorité des membres sont des femmes âgées. Le " chef ", leur parle de la mecque. La plupart des pèlerins aiment le faire savoir. Ils prennent leur « titre de Haj » pour un pouvoir.
Alors que notre Haj raconte son voyage spirituel à haute voix, voilà que la main d¹ un mendiant se tend vers lui avec insistance. L’homme de « foi » reste de marbre.
C¹ est que les mendiants ont des techniques à la limite du harcèlement. Ils culpabilisent le citoyen au lieu de manifester devant le parlement.
Ce matin, tu vois les choses en noir, plus que d¹ habitude. Tu n¹ as plus confiance dans le marocain en tant qu¹ individu. Sa lâcheté, fruit de 40 ans d¹ oppression, l¹a rendu individualiste, hypocrite, arriviste, prêt à toutes les bassesses pour arriver à ses fins. Dépourvu de tout amour pour le pays, il rêve de « brûler » vers les pays
« infidèles, même pour laver les chiottes ».
Après avoir pris le petit déjeuner, vous revenez sur vos pas. Batoul rejoint sa nièce pour aller à leurs cours respectifs. Toi, tu continues, la tête dans tes idées belliqueuses. Tu remarques au sol les débris de plaques de marbre dont est couverte une sorte de sculpture commémorative dont seuls les dessinateurs et autres architectes de la mairie ont le secret de la laideur.
Tu précipites le pas, tu ne penses qu’à rentrer chez toi, dans ton laboratoire
d¹ atelier pour dégueuler la laideur fraîchement cueillie.


18.12.2003

« Le même parcours »


Les réveils de ces derniers jours, sont imbibés des odeurs de bières, de fritures de poissons et de clopes.
Les rêves éveillés des soirs sont effacés par la gadoue du jour.
Ta ville - village est dénudée à cause des dernières pluies. Sans fard, elle ressemble à un corps de lépreux. Elle ressemble aux filles de joie que tu vois dans le seul bar qui les accepte.
Des « filles » qui ont tout perdu et qui sont sensées donner ce dont elles manquent le plus : de la tendresse.
Ta ville est cette prostituée piétinée par des mâles en manque d¹ amour. Ta ville est violée par ceux qui sont chargés de veiller sur elle.
Chaque jour tu arpentes ce corps épuisé et puant avec l¹ espoir que quelque chose se passe : Une émeute de rats, de cafards ou des chats et chiens galeux.
Même la rencontre de monsieur le Wali (le préfet) avec les artistes et les présidents de communes, ne peut changer la culture du laisser - aller.
Les artistes à force d¹ être ignorés n¹ ont pas de projet pour la ville, ni de projet tout court, et les maires, frappés de cécité, n¹ ont ni vision esthétique ni culturelle et donc pas un dirham pour les choses de l¹ esprit.
Pendant ce temps, Al jazira et autres télés du golf à caractère « salafiste », sont en trains de forger les esprits.
Le Marocain, la gadoue jusqu’au cou, se refuge dans la mythologie religieuse. Il cherche des réponses dans le passé car il l n¹ est pas maître de son présent. Vaincu, le Marocain, comme ses « frères » arabes, se voile (la face), il se « barbe » « Réaction autruchienne » (de l’autruche).

Après le petit déjeuner au bord d’une mer agitée, tu te terres chez toi pour répondre aux messages reçus via le net, et pour planter ta « canne à pêcher -les- idées », au bord d¹ une feuille blanche, tellement blanche qu’il faudrait des lunettes noires pour l’affronter.



30.12.2003

« le même parcours »

Il y a des matins ou il vaut mieux que tu restes au lit. Dans un pays tel que le tien, on préfère les personnes à « sang froid». A cause de « la chaleur de ton sang », tu attires les suceurs de sang.
Ce n’est pas par courage ou témérité que tu te révoltes. Des fois, tu te donnes l’ordre de te taire, de faire semblant et de jouer le jeu car tu sais que la nage à contre courant est un exercice perdu d¹ avance. Mais « ce qui est en toi, ne te laisse pas en paix » et il arrive que tu t’emportes sans te rendre compte. Tu te vois entrain de dire à haute voix ce que tu penses dans ton fond intérieur.



08.01.2004

« Le même parcours »

Vous sortez vers dix heures. Après le petit déjeuner au café habituel, devant une mer aux milles lumières, ta compagne prend le taxi pour Tétouan.
Sur ta route de retour, tu aperçois monsieur Naciri, ancien professeur de modelage à l¹ école des beaux-arts de Tétouan. Tu le suis et tu l¹appelles. Il était ton professeur. Il avait acquis son « métier » en Italie. Ce pays l¹ a profondément marqué. Monsieur Naciri est le genre de marocain qui a eu le « malheur » d¹ avoir eu la possibilité de vivre en Europe. Ne dit-on pas en marocain « heureux celui qui n¹ a rien vu ». Naciri, malgré son manque de culture - pour toi - il brille de par son intelligence. Choisissant de jouer le « bête » avec ceux qui le considèrent ainsi, il ne parle qu¹ a travers des devinettes, il ne s’ouvre qu¹ aux personnes en qui il a confiance. Il a l¹art de critiquer ses semblables, et l¹ âme de « voir » cette vie de chien imposée aux citoyens. Contre la laideur du quotidien et des hommes, il a décidé et depuis longtemps de porter des lunettes noires et de se boucher les oreilles avec du Coton !!!
Tu l’invites dans ton atelier de l¹I.N.B.A pour faire partie des professeurs invités. Il viendra et sa présence va en emmerder plus d’un, notamment Monsieur le directeur et la majorité des professeurs qui ont été ses élèves.
Le Maroc est un ogre qui bouffe ses enfants, et même lorsqu’il enfante, sa progéniture n’est qu’un clone.



09.01.2004

« Le même parcours »

Tu te réveilles, tu te rases la barbe. Cette barbe, qui au fur et à mesure qu¹ elle pousse te donne un air « maladif » ou comme disait Larbi, ton copain de coiffeur : Tu passes pour quelqu’un qui va demander un crédit.
Aujourd’hui ton « même parcours » te mène vers l¹ institut des beaux-arts dans lequel tu essaies d¹ enseigner.
Mais avant, tu passes à ton café préféré (la rose) de Tétouan. Dans ce lieu, on est encore capable de servir de bon petit déjeuner. Mais malheureusement et comme presque tous les cafés, la chaîne de télévision arabe « Aljazira » a fait son apparition.
L¹ opinion politique marocain est en train d¹ être façonnée par les télévisions du golf. Pour toi, c¹ est encore une atteinte a ton espace public, une agression qui réduit encore ton espace sensoriel.
A l¹ institut tu revis le même tableau qu¹ il y a dix ans, depuis que tu es enseignant Un hall sinistre, de mauvaises peintures, exercices d¹ anciens étudiants issues de l’école et qui ont presque ton âge.
De soi-disant sculptures en ferraille et une barque de pécheur (une vraie) qui a servi à une manifestation consacrée a ceux qui meurent dans le détroit de Gibraltar. Sortie de son contexte, esthétiquement pauvre, la barque, les peintures, les étudiants, tous vêtues de couleurs ternes et pauvres et la pénombre, te donnent envie de te casser de ce lieu, de tout casser ou de « brûler » a ton tour, au moins vers chez toi !
Mais tu te dis que tant qu’il y a les étudiants, il y a de l’espoir.
Pour le chemin de retour tu prends le taxi : le chauffeur, un jeune gros et gras fait marcher la k7, du coran?
Ton quotidien ressemble à une marche funèbre, tu te dis !





10.01.2004

« Le même parcours »

Quatre étages plus bas de chez toi, il y a un jeune arbre qui te sert de baromètre de la vitesse du vent. La lumière est au rendez-vous. Cela vous propulse dehors comme des insectes cherchant de la chaleur. La nature et la femme : sont les signes avant coureur du paradis, elles sont le paradis même !

Ce matin donc, lumière et demoiselles étaient au rendez-vous. Cela suffit de te faire oublier - pour un moment - le labyrinthe nauséabond et chaotique de l¹espace public de ta ville - village.

« Comment créer du fond d¹une poubelle ? »

Tu te demandes en réponse a une des questions de Régine?
«Comment aller au-delà de ta chair, de ta terre pour revendiquer ton humanité et en toute « marocanité »?
Cette « marocanité » que tu défends et dont la richesse t’éblouie et t’enivre. Ce combat que tu poursuis grâce à de l¹argent public : de Français et des autres citoyens européens !
Tu te dis qu'il est temps que l’O.N.U, crée un département pour l¹aide aux artistes réfugiés dans leur pays.

En retournant sur tes pas, tu passes devant le marché permanent : que des installations ! : Un tas de caisses en plastique jaune pour poules, des colonnes de caisses en bois, des tables de fortunes comme support pour les poissons. Poissons dont les couleurs luisantes contrastent avec la gadoue couleur noire - d'égout.
Tu achètes trois quotidiens, pour avoir une idée sur les deux événements marocains du moment : la grâce royale pour 33 personnes dont le journaliste satirique Ali lamrabet,
et la lettre piégée (désamorcée) destinée à un journal de gauche?
Coïncidence ou hasard ? Tu penses à ton projet " Plaintes " : Tu penses couvrir un lieu de coupures de journal (du journal visé par cet attentat) rubriques numéro vert et qui prend les plaintes des citoyens?
De la même manière, tu penses couvrir un lieu de pages de ce fameux journal : rubriques "du cœur à cœur " dans laquelle les adolescents parlent de leurs problèmes de cœur et de sexe. Sans complexe ni censure !!!


11.01.2004

« Le même parcours »






14.01.2004

« Le même parcours »

Ce matin, le ciel et la mer sont bleus. Le vent balaie la plage. Au café, quelques étudiants révisent leurs cours sous l¹appel à la prière provenant d¹une chaîne de télévision du golf. Avec le décalage horaire, quelques marocains, grâce à la parabole, chez eux ou dans les cafés assistent, non pas aux cinq appels du muezzin de leur patelin, mais à des douzaines d¹appels, voir plus s¹ils le désirent.
Le bleuté de la mer t¹apaise et tu penses à ta journée d¹ hier : Le passage des U.V des étudiants que tu suis.
Le fait que le choix des enseignants et artistes intervenants, soit réservé exclusivement au prof de l¹atelier, cela va et a changé la donne.
Comme un poisson dans l¹eau, tu savoures cette rencontre. Une victoire pour toi et un échec pour l¹ administration qui t¹ a empêché de travailler en t¹ôtant, voici quatre ans l¹ atelier que tu as monté en 1992.
Tu te dis et tu te redis que ta raison de vivre se résume dans l’amour que tu portes à ton travail artistique, à ta femme et à ton job à l’I.N.B.A.
De retour vers chez toi, tu prends le journal que tu vas éviter de lire si l’envie d’écrire « le même parcours » te prend. Car, pour toi, l’acte d¹écrire, de lire ou de travailler, demande autant d’énergie. Alors ton choix se fait selon ton envie du moment.


16.01.2004

« Le même parcours »

Le petit déjeuner de ce matin à un drôle de goût. Normal après ton passage chez le dentiste. Plombage d¹ une dent et soins : cinq cent dirhams ! Tu re - comprends, alors, pourquoi la majorité des marocains sont édentés.
Très pauvres pour penser à faire des soins, à se faire beau... Ils ne voient le médecin que lorsqu’ils ont mal. Une fois l’ordonnance dans la poche, ils n’achètent qu’une partie de médicaments. Le Marocain à une vie - en - détail.



18.01.2004

« Le même parcours »

Chaque dimanche matin vous avez dû mal à trouver une place convenable pour n’avoir que la mer comme paysage. Les étudiants et les familles envahissent la terrasse du café. Les premiers révisent leurs cours, les seconds viennent pour prendre de l¹air. Heureusement qu¹ il y a la plage, même sale. A Martil, il n¹ y a pas un seul jardin public, ni espace (sportif ou culturel) pour les jeunes. Les habitants ainsi que ceux de la ville de Tétouan, errent (comme les chiens battus de ces villes - villages) au lieu d¹ être dans des lieux de divertissement.
Pour une partie de la population, c¹ est l¹ espace des mosquées qui est devenu l¹ occupation quotidienne. La majorité des administrations et même à l¹ institut des beaux-arts, il y a un lieu de prière !
Tu n¹ es pas contre le droit de chacun de faire sa prière pour le dieu qui lui semble le plus approprié? Par contre, Tu es contre que ton espace temporel et public redevienne un lieu de culte. Contre l¹ employé de bureau, contre l¹artisan ou l¹étudiant qui va faire sa prière pendant le travail.
Tu considères déjà que la mode du voile est en train d¹ envahir la majorité des têtes des hommes et de femmes.
Que la plus part des taxis et autres moyens de transport font de la propagande religieuse par le biais des k7 (sauf quand il y a répression).
Même chez le dentiste il y a un coin pour les hommes et un autre pour les femmes. A la poste comme dans toutes les administrations (dans le Nord), il y a une file pour les mâles et une autre pour les femelles.
Dernièrement dans une fac de la ville de Fez, un groupe de jeunes étudiants
« barbus », ont obligé les filles à prendre un bus réservé pour elles !
Bref, le voile des idées et des âmes prend de l¹ ampleur et l¹ attenta de Casablanca n¹ est que la tête de l¹ iceberg ou celle d¹un volcan. Et ce n’est pas en ratissant large qu’on résout les causes du mal : la misère économique, culturelle et le non de respect du citoyen-sujet.
L¹ art te sert de bouclier. Même si les événements te « touchent » profondément, au moins tu as un moyen de dégueuler ce que tu considères comme une indigestion visuelle et intellectuelle.
Actuellement tu travailles sur un projet dont le titre est « Dieu est beau et il aime la beauté» Une pièce sur la séparation des sexes.



20.01.2004

« Le même parcours »

Réveil vers 7 heures. Dehors, c’est un froid de canard qui t’attend. Comme l’architecture, au niveau vestimentaire, le marocain n¹ n’est pas équipé pour affronter une telle baisse de température.
Ayant passé un pacte avec les étudiants en ce qui concerne les horaires d’entrée.
L ‘hiver, tu arrives vers 9 heures.
Deux étudiants étaient là, les autres seront bloqués au portail sous l¹ordre de monsieur le directeur. Malgré ton désaccord, ce dernier tient sa parole et il t’ encourage même à ne pas donner le cours ! C¹est comme ça qu¹il gère ce lieu depuis quatre années : sur coup de tête et selon son humeur. Toutes les décisions sont prises à la hâte et sans discutions préalables avec les enseignants.
Par « peur » de ta réaction envers cette situation absurde (qui ressemble à une autre qui t¹ a valu le passage devant le conseil de discipline), tu remballes tes affaires et tu te casses?
Arrivant devant le premier kiosque, tu prends deux journaux question de te plonger dans l¹ encre et dans les mauvaises photos en noir et blanc. Question de t¹enliser dans les plaintes de citoyens pour oublier les tiennes.
Tu avais déjà pris un journal pour accompagner ton petit déjeuné. Rachid Ninni, journaliste satirique et ancien immigré clandestin, écrit dans sa rubrique quotidienne, sur le fait que le marocain n¹ est pas un grand lecteur et que cela touche toutes les catégories sociales, même une certaine élite d¹ enseignants et d¹ intellectuels.
Tu avais l¹ intention de faire lire le « sujet » à tes étudiants, une manière pour affirmer la discussion d¹ hier qui portait sur l¹ expression française « bête comme un peintre » avec laquelle Marcel Duchamp a commencé son texte. Il insiste sur la nécessité d¹ une formation universitaire de l¹ artiste.
A propos de ton fameux directeur et de sa vision de l¹ enseignement artistique, tu te rappelles la boutade, chère à ton copain A. Hamid « kibhal al yaman, kibhal al yaban » : « comme le pays le Yémen, comme le Japon » boutade qui décrit des personnes qui ne font pas de distinction entre les choses de l¹ esprit et ce qui relève de l’ignorance et de la bêtise. Qui tue les ambitions.



22.01.2004

« Le même parcours »

Ce matin tu as la gueule de bois, la gueule du rhum, de la toux et des médocs. Et c’est aussi la gueule de celui à qui sa femme vient de lui annoncer la veille, qu¹ il va être papa !
A cette annonce tu as éprouvé une sorte de vertige, un « beau vertige » et tu as
« vu » un beau bébé marchant (yahbou) suivi par un petit chat blanc.
Ce rêve éveillé n¹a pas duré longtemps. Tu as vite été envahi par des pensées noires.
Un bébé ! Être responsable de la vie d¹un être humain. Surtout subvenir financièrement à ses besoins, alors que tu arrives à peine à offrir à ton épouse, et à toi une vie décente.
Tu veux partager l¹euphorie de ta compagne, mais les traits de ta gueule te trahissent. De l¹ annonce d¹ hier, tu retiens aussi l¹ objet qui sert de test de grossesse. Un élément intéressant pour une pièce à venir.
Ce matin le soleil est au rendez-vous, la mer vue de loin dessine une bande d¹un bleu profond.
Pour la première fois vous assistez à un spectacle dont la mer est le théâtre et les oiseaux les acteurs. Après un vol de reconnaissance, les oiseaux réalisent un plongeon vertical. De la terrasse du café, vous voyez des tâches blanches qui viennent, telles des projectiles, perforer la couleur bleu de la mer, en un rythme irrégulier.
Spectacle merveilleux pour vous, macabre pour les poissons?
Au début tu ne comprenais rien à ces chutes libres, tu croyais à un suicide collectif
Sur le chemin du retour, devant la mairie, les balayeurs, quelques fonctionnaires et flics de la circulation s¹ activent. Sûrement la visite d¹ une personnalité importante.
Pour comprendre le Maroc d¹aujourd’hui, il suffit d¹ avoir vécu au moins une fois les préparatifs de ce genre.
A la hâte, on balaie, on gratte la crasse accumulée pendant des mois, voir des années, on badigeonne en blanc les trottoirs et autres murs crevassés. On
« embelli » donc, juste l¹ espace réservé à l¹ événement. Les ordures et autres déchets récupérés sont jetés à quelques mètres du lieu de la « manifestation » ! Et c¹ est toujours la même question qui te vient à l¹esprit : « si les responsables des villes - villages marocains, accueillent même le Roi avec un tel bâclage, que peut attendre d¹eux un simple sujet - citoyen » ?


24.01.2004

« Le même parcours »

Depuis deux jours vous dormez dans le salon à cause de l¹ humidité de la chambre à coucher, et du bêlement d¹ un mouton qui doit se trouver dans la cuisine du voisin ! Il ne reste que quelques jours pour la fête du « l¹aïd el kebir ».
Si tous les voisins achètent leur mouton quelques jours avant le jour J, c¹ est la neuvième symphonie de Beethoven ! que tu penses enregistrer.
Les serveurs de votre café habituel, travaillent à tour de rôle. Ils sont tous sympathiques, mais notre préférence va au « blond », une quarantaine d¹années, bien dans son corps à qui il a épargné fumée et mauvais alcool. Il fait son travail de serveur avec « conscience ». Et si tout le monde, du haut comme du bas
de la société, faisait pareil. Tu t¹ es posé des milliers de fois cette question.
Dans le quotidien d¹ aujourd¹ hui, on ne parle que de « al hallaj » (un soufie du siècle, de son exécution, pour avoir osé dire et écrire des choses, telle que : « JE SUIS LA VÉRITÉ » une phrase « réservée » à Dieu.


30.01.2004

« Le même parcours »

Il a plu cette nuit. Pour se mettre à la terrasse du café, mieux vaut éviter l¹ entrée qui donne sur la plage car tout est eau, il n y a pas de conduit d¹égout.
Après le petit déjeuner, direction le marché car il faut acheter l¹ essentiel de bouffe puisque à deux jours de la fête « du mouton » tout va être fermé.
Une tête de chèvre, la moitié d¹ un petit mouton, les abats de vache, tel est votre
« mouton » de cette année, un mouton surréaliste !
Après avoir vu les trois aiguiseurs de couteaux et autres armes blanches, leurs machines : (un châssis rectangulaire fait de morceaux de bois massif à la coupe grossière aux planches irrégulières. Le tout assemblé par des clous. Au centre un tube en fer qui sert de pivot à une « roue ». Vous êtes frappé par la matière dont elles sont faites : deux en pierre et une en ciment ! En ciment ! Aucune n¹a la forme d¹un cercle).
Batoul, s¹est écrié : « on est en Inde », Toi, tu t¹ es senti à l¹ âge de la pierre et du ciment.
Quelle décadence! Quelle misère ! Et la plus « laide » des misères, c¹ est lorsque le pauvre ne crée plus les moyens pour se facilité la tâche.
On a vu des machines pour aiguiser montée sur vélo ou vélomoteur, et voilà que l¹ intelligence du peuple - serf, passe de la « mécanique » à la force du pied. Et il en faut pour aiguiser un couteau à l¹ aide d¹ une « roue - ovoïde » qui pèse beaucoup.
Par ce tableau préhistorique, vous entamez votre visite au marché.
LE MARCHE : des légumes, du poisson, des fruits, des articles de cuisine et surtout tout ce qui concerne la cuisson du mouton - Tout cela- Les clients, pataugent dans de la boue, dans de l¹ eau ocre jaune, dans de la gadoue
mélangée à l¹ eau des égouts qui vomissent leur jus à chaque petite averse.
De la préhistoire jusqu'à la ceinture, jusqu¹ au cou. La misère s¹ attaque maintenant à l¹ intelligence populaire.
Le terrain est propice pour toutes formes d¹ extrémisme, depuis un moment déjà.


4.02.2004

« Le même parcours »

Il fait autant gris à l¹ extérieur que dans ton âme. Le vent vous empêche de vous mettre à la terrasse. Du dedans du café, vous regardez la plage déserte à travers des vitres embrumées et un grillage peint en noir.
Quelques étudiants tentent de réviser leurs cours malgré le volume élevé de la radio ou cassette et d¹ où émane « de la mauvaise voix »
Pendant votre parcours, vous avez parlés de l¹ écrivain marocain qui vient de refuser un prix de la part du ministère de la culture. Pour dénoncer l¹ hypocrisie générale qui régit ce pays et cela dans tous les domaines.
Après le refus du prix, il a démissionné de « l¹ union des écrivains marocains » association dont il était un des membres. D¹autres démissions ont suivi.
L¹ intellectuel doit être un contre-pouvoir, et non un objet de propagande de tel ou tel système. Ceci est devenu un rêve dans les pays arabes, une denrée rare.
« Les sociétés arabes et le phénomène de l¹ assassinat culturel », c¹ est le titre d¹ un texte dans le quotidien « al ahdat » d¹ aujourd’hui.
Les pays arabes Publient 19000 titres par an, alors qu¹ un pays comme Israël qui ne compte que 7 millions d¹ habitants, publie 17000 titres. En Arabie Saoudite, le tiers des lauréats diplômés en doctorat, sont des spécialistes dans les études islamiques, études qui ont été dirigées par ceux qui propagent l¹esprit wahhabite.
Esprit qui malheureusement mène à la production et à la propagande de l’extrémisme islamique.


06 .02.2004

« Le même parcours »

Silence mouton après le « sacrifice d¹ Abraham. »
Un mince brouillard enveloppe les montagnes avoisinantes. Votre étonnement est grand : la mairie à fait des efforts en ce qui concerne la propreté d¹ après la fête de l’aïd al kébir.
On vient même de vider les marchants ambulants qui occupaient la place qui se trouve devant le marché - poubelle et d¹ un centre de soin « le croissant rouge marocain ».
On est même en train de badigeonner de chaux, les murs inachevés et dont les tiges de fer des poutres, témoignent de l¹ état avancé du délabrement. Il va y avoir sûrement une (millième) inauguration !
Tu et rappelles le petit mur - socle qui sert a mettre un cylindre pour inaugurer un projet d¹ état. C¹ est dans la ville de ton enfance, Khemisset, que se trouve un morceau de terrain qui a été « inauguré » des dizaines de fois. Peut être que ce n¹ est qu¹ un espace de « répétition - inaugurale » pour les maires et autres
responsables.
Ce qui est bizarre dans ta petite histoire, dans l¹ intérêt que tu portes malgré toi au quotidien, c¹ est que les choses quelquefois se rejoignent.
Au moment ou tu as commencé à réaliser le travail sur les vendeurs ambulants et
kiosques, cela a coïncidé à une propagande contre la pagaille et l¹ occupation de l’espace public.
De même pour d¹autres projets que tu ne veux pas nommer de peur que l¹ on te prenne pour un illuminé ou un parano.
Cela ne te réjouis pas outre mesure. Car tu sais qu¹ à force de vivre que de ton quotidien, tu risques de perdre le monde. Ce monde que l¹ on te décrit dans les médias. Un monde « corrigé », un monde « cadré » une seule image
dans toutes les chaînes de télé du monde. Le même texte dans les journaux.
Tu as le sentiment d¹ être le « rat » d¹un laboratoire mondial.


12.02.2004

« le même parcours »

C¹ est le jour de ton anniversaire. Une lumière vient mettre un terme à la vague du froid de ces derniers jours.
Hier, les Marocains sont sortis spontanément dans les rues : L¹ équipe marocaine de foot vient d¹ être qualifiée pour la finale de la coupe d¹ Afrique des nations !
Il n y a que le foot pour donner espoir aux peuples qui n¹ ont plus d¹ illusions.
Les Marocains, citoyens et intellectuels, ont l¹ art de traiter leur pays de tous les noms. Une partie règne, des partis façades, l¹ extrémisme aux aguets, la
« populace » trime, ceux qui ont choisi l¹ exil intérieur et ceux qui ont immigrés. Ceux qui se suicident par une solution achetée à cinq dirhams chez l¹ herboriste du coin. Ceux qui jouent leur vie à la roulette - marocaine : affronter la Méditerranée. Sur les télés, les cadavres jonchent les côtes espagnoles et marocaines. On assiste à un suicide collectif : Marocains, Maghrébins, et autres citoyens des pays sub-sahariens viennent échouer sur les côtes comme des
poissons qui ont perdu le sens de l¹ orientation.
Malgré ce rejet de la part de la terre mère, malgré cette tragédie, le Marocain, grâce à un match de foot, sort et crie «wal marghriiiiiiiiiiib » (traduisez par « le maroooooooooc »)
Les peuples dont la dignité est bafouée, les peuples opprimés, les peuples pauvres « n¹ ont que les pieds de leurs sportifs pour avoir un peu de joie »
Au Maroc, et spécialement pour les victoires sportives, on permet les rassemblements et les cris de joie. Les foules ont même le droit à un service d¹ordre. Ce même service qui sévi à chaque manifestation revendicative.
Arrête de te plaindre et de bafouer ta joie et crie avec les Marocains :
wal maghriiiiiiiiiiib.

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