TEXTE : La benne et la Ferrari par Amale Samie Le journal ebdo janvier 2009

Des chevaux ailés, un container à ordures revisité et une farandole de dessins. L’œuvre de Faouzi Laatiris est aussi surprenante qu’éclectique.

La benne et la Ferrari
Objets urbains détournés, créatures fantasmagoriques, représentations mythiques ou religieuses…tel est le menu de l’exposition de Faouzi Laatiris à la galerie Fatma Jellal.
Faouzi Laatiris est un artiste d’une rare simplicité. Il n’a pas le verbe haut et grandiloquent, il ne remue pas non plus l’air en gesticulant constamment pour voiler le manque de profondeur, allié à la tendance mégalomaniaque dont les artistes faussement inspirés et d’une vacuité affligeante sont coutumiers.
C’est pour cela que Laatiris fait plus qu’il ne dit et qu’en guise de bienvenue à la galerie Fatma Jellal, il nous accueille dès l’entrée avec un « container » trapézoïdal qu’il rechigne à appeler benne à ordures. Il est vrai que l’objet grandeur nature est intégralement fait de verre réfléchissant et non en tôle, comme ces bennes échouées semblables à des monstrueuses otaries dans les terrains vagues des banlieues populeuses. Merci pour ce message de bienvenue tout en miroirs et frappé au coin de la civilité mais il s’agit tout de même d’un objet où l’on jette les rebuts. Mais alors à quelles sortes de rebuts cette benne/container est-elle destinée ?
Il faut rappeler que la galerie et les visiteurs sont les premiers à s’y scruter. Le visiteur serait bien inspiré de se poser des questions sur la signification réelle de ce drôle de présent conçu comme un futur monument
urbain. Toutefois, il faut se garder d’approfondir plus que nécessaire cette interrogation qui mène droit aux questions existentielles du type qui suis-je, suis-je une ordure, la benne n’a-t-elle pas une étrange activité nocturne telle des « trous noirs » du cosmos, avalant la galerie, le spectateur, le badaud et tout l’Univers à la file ?
Le culte du kitsch.
Enfourchons plutôt les chevaux ailés et à tête humaine, pégases nommées Bouraq, monture miraculeuse du prophète. Autour les trois façades en tôle géométrique, or, rouge, et rose bonbon, aplatissent le volume et le troisième dimension. Mille fois dessiné, le cheval ailé a été finalement moulé en fibre de verre, ce qui a été l’occasion pour Laatiris de découvrir les mille concepts du cheval plat au cheval en volume. C’est aussi l’occasion pour lui de contester la séparation conventionnelle entre la sculpture et la peinture et autres arts graphiques. Quant aux façades, elles sont en or pour démystifier ce métal qui n’est ni fabuleux ni vulgaire en soi. Le rose bonbon est une réappropriation résolue de ce ton souvent assimilé au mauvais goût. Le rouge Ferrari enfin est la banalisation d’une couleur exclusivement destinée au luxe.
Dans ces œuvres transparaît le souci permanent et le questionnement sur la ville,
La cité, ce lieu oû cohabite l’humanité dans la zizanie perpétuelle ou l’anonymat, le fracas aussi, et la convivialité et l’harmonie.
Les chevaux ailés à tête humaine qui font référence à un domaine de la connaissance humaine, représentent Joseph Beuys, un des maîtres de l’art selon Faouzi.

Ecologiste de la première heure, cet artiste arbore, en guise de chevelure et profession de foi, une touffe de céréales sur la tête. On peut ensuite reconnaître ou non Omar Khayyam, esprit libre et sulfureux de la culture arabo-musulmane hautement revendiqué par la jeunesse, les poètes et les libres-penseurs à la mode de chez nous.
Vient ensuite l’effigie de Mozart universalisé par Fayrouz quia mis sa musique en chanson, ce qui pariait incongru. La galeriste Fatma Jellal, portraitiste transformé en Bouraq, et elle-même compromise dans cette affaire. Mais en gage de sincérité, Faouzi Laatiris qui ne signe jamais sur ses toiles même, s »implique lui aussi dans l’affaire conformément à son vœu de gommer la frontière entre le contenu et le contenant, le sujet et l’objet. Ce qui n’est pas une petite aventure.

Adam, Eve et les autres.
L’exposition montrera aussi une série de quatorze dessins ayant de multiples points communs : la ville, la silhouette de l’artiste et les personnages de ces images de notre enfance : Sidna Soleimane avec son sabre, Adam et Eve, le pommier et le démon grimé en serpent tentateur. Ces dessins servent de trame ou parfois de premiers jets aux œuvres mûries de Faouzi qui y trouve aussi une façon de ne pas travailler sous le coup de la colère immédiate.
Sait-il que la colère froide est mille fois plus meurtrière, et donc mille fois plus efficace que les emportements superficiels ?

On retrouvera à nouveau ces thèmes dans une série de quatre tableaux, en plus du sexe et la religion, personnifiés par le premier couple de l’humanité selon les textes sacrés. Mais Adam et Eve sont toujours volontairement représentés à la manière kitsch des « posters » archaïques des intérieurs populaires modestes, mais bien de chez nous : des cadres dorés, colorés et découpés à la mode traditionnelle. La guerre a également droit de cité, représentée par Abraham sur le point de sacrifier son fils. C’est le deuxième degré et même le détournement audacieux des arts naïfs et spontanés à la manière des étagères anciennes chargées de verres multicolores et de bols décorés qui tenaient lieu de vaisseliers dans les intérieurs campagnards. Plongeon nostalgique dans notre enfance où tout semblait aussi simple que ces humbles objets décoratifs des années 60.
Retour au container selon l’actualité immédiate, c’est l’argent symbolisé par un billet d’un dollar américain, plié en hexagone parce que « c’est exactement ce que nous vivons, c’est le moment ou jamais, à l’heure de la crise financière mondiale », précise Faouzi Laatiris. La monnaie us est ainsi reléguée sans pitié au rang de cocotte en papier, ce qui ne peut lui faire aucun mal dans l’état où il se trouve.
En guise de final, un feu d’artifice, une série de mille et une diapositives qui tournent en boucle. Un kaléidoscope d’images collectées sur Internet, parfois mises en vis-à-vis, parfois seules, mais toujours détournées de leur signification première. On s’en met plein les yeux, on sourit ou l’on grince, mais tous les sujets y passent et, ne boudons pas notre plaisir, y figurent des nus plutôt croustillons. Pied de nez aux censeurs. L’écran est encore encadré à la mode de chez nous et c’est un défilé haletant d’images hétéroclites d’où se dégage un sens, un 21 siècle surchargé, protéiforme, plantureux et frustrant à la fois.
Alors quand on se trouve sur le trottoir casablancais après la visite, tout est quelconque, rien ne porte plus de sens. On sort d’une longue hibernation, d’un film fantastique qui nous a ravis au quotidien. On voit la ville avec un regard hébété, sonné et pensif, avec un sentiment tenace d’avoir été éjectés d’un petit paradis sans prétention, mais oû l’on a traversé un monde réel qui, cependant n’a rien à voir avec l’univers prosaïque que l’on a jusque-là pris pour la réalité.
Amale Samie

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